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L'équilibriste

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Mealya
Féminin Messages : 56
Localisation : au pays magique des agrafeuses~
MessageSujet: L'équilibriste Ven 31 Jan - 20:35

Holà gensses! Il m'arrive d'écrire, et je me suis dit que ça pourrait me permettre de me re-rendre active par ici. Alors voici un petit texte sorti de nulle-part, un peu déprimant. En espérant que vous aimerez!



«J'y suis tellement habitué, j'en ai oublié comment tomber»

____L'équilibriste se tenait sur son fil, son fil de fer, son fil de vie. Il progressait, sautant, virevoltant telle une ballerine en collant devant une salle comble, avec une telle facilité qu'elle en laissait béate la pâle foule venue l'admirer. Le fil de fer avait longtemps été une discipline d'artifice et de grandiose, mais l'acrobate, le funambule, avait réussi à apprivoiser cet art comme un art humain, à la fois grandiose et simple, osé et dépouillé. Le corps d'un homme en symbiose avec un simple fil de fer. Et ce fil, vu d'en bas, semblait si ténu, si infime qu'on pouvait croire que le jeune homme glabre progressait sur un plancher de verre, une plaque invisible, fixée dans les airs. À chaque pas du fildefériste, on avait l'impression que cette couche de verre allait se rompre, se fendre et exploser en mille éclats chatoyants qui retomberaient en averse soudaine d'été, averse chaude teintée de rouge, blessant, mutilant l'acrobate qui ne manquerait pas de choir de sa position. Mais... non. De plaque de verre il n'y avait pas, de pluie de cristal il n'y aurait pas. L'équilibriste se tenait, oiseau bariolé d'un plumage de scène, bien droit sur son fil tendu, empreint d'une profonde légèreté, comme si ses muscles noueux eussent été gonflés de vide. Il posait un pied devant l'autre, comme rassuré de l'absence de filet, sous lui. Des sauts osés tiraient des exclamations au public transparent, un numéro de jonglerie particulièrement spectaculaire les faisait s'exclamer d'admiration. Et les tremblements perceptibles seulement pour lui-même, de son propre corps, pouvaient passer pour des tressaillements de triomphe, de son triomphe. Ce n'était que sur son fil de fer que le jeune homme pouvait réellement se sentir exister, se sentir respirer, se sentir vivre, sentir toutes les fibres de son corps vibrer d'une même folie, d'une folie des grandeurs, d'une folie des hauteurs.

____Et puis, son pied touchait la plate-forme, indiquant la fin de son numéro, et il revenait à la réalité. À la salle vide et poussiéreuse, où l'absence de présence humaine se faisait cruellement sentir. Au toit de la salle qui laissait passer à certains endroits des rayons d'un soleil pâle. À son souffle rauque, qu'il imaginait jusqu'alors camouflé par une mélodie spectaculairement inexistante. Aux bancs de bois mangés par la moisissure et l'humidité. Ses souvenirs ne suffiraient bientôt plus à redorer sa gloire racornie par le temps. Chaque fois qu'il revenait ici, il se demandait ce qu'il y faisait, ce qu'il voulait se prouver à lui-même. Et chaque fois, la même question, dure et impitoyable, lui revenait, lui perçant les entrailles; pourrait-il continuer longtemps à subsister de ces miettes depuis longtemps desséchées? Il en doutait fortement. Il s'était accroupi, sur la plate-forme, dos au poteau  humide. Une odeur légèrement moisie s'en échappait, mais ce n'était que les dorures sculptées qui partaient par éclats mouillés. En dessous, l'acrobate pouvait sentir la barre de métal solide qui constituait l’échafaudage de la construction. Il avait dû lui-même confectionner une nouvelle échelle, à base de corde tressée et de morceaux de roseaux, qu'il avait accrochée avec beaucoup de peine et de misère à la haute plate-forme. Sa détermination avait été attisée par son besoin extrême et profond d'exercer son art. Il soupira. Il savait parfaitement pourquoi il revenait, à chaque fois qu'il avait un minimum de temps libre; son être profond ne désirait qu'exercer son art, peaufiner avec application chaque détail de sa représentation, roder le tout minutieusement, graisser chaque rouage et s'assurer que le tout soit d'une fluidité inconcevable. Cette habitude réprimée du mieux qu'il avait pu s'était compressée et transformée en désir fumant de continuer son art et sa discipline, malgré toutes les interdictions. Il savait qu'il bravait des règlements stricts, mais il n'avait nullement peur des conséquences. Il se fichait que ce soit interdit ou pas; il continuerait à parfaire son numéro, jusqu'à ce qu'il frôle la perfection. Soudainement mû par ce désir d'absolu et d'art, le funambule se releva et posa de nouveau son pied sur le fil de fer, bien qu'il sache parfaitement ce qui allait se passer, lors de cette deuxième représentation pour courants d'air.

____Et comme il s'y attendait, le résultat s'avéra fade, sans couleur, sans vie. Mécanique, saccadé, détaché. Un pantin ridicule qui s'agitait de tous côtés dans les airs. Une grâce artificielle, insipide, sans saveur. La magie éthérée s'était comme il s'y attendait, évaporée et envolée, attrapée par les courants d'airs qui trouaient la vieille salle.

____Sans cette magie, l'équilibriste ressentait tout, de façon beaucoup trop vive. Le froid venait l'attaquer insidieusement, perçant aisément ce qui lui servait actuellement de vêtements. La tension sous lui n'était pas du tout ajustée, et le fil semblait tanguer plus qu'à l'habitude. Les morceaux de bois hétéroclites qui se faisaient passer pour de magnifiques quilles d'un blanc immaculé dans ses fantasmes éveillés révélaient leur vraie nature dans cette parodie de numéro; mal équilibrées, ces quilles de fortune exhalaient elles aussi des effluves de moisi qui venaient déranger les narines de l'acrobate. Ce dernier avait conscience du ridicule de sa situation. Il n'était qu'un vieux singe qui n'amusait plus personne, un rebelle consumé par le désir d'une chimère évaporée depuis bien longtemps. Jamais la gloire d'antan, la gloire de l'art, ne reviendrait. Jamais. Pas après ce qui s'était passé...

____Il finit machinalement son numéro. La laideur de sa situation lui revint en pleine face, le souillant une fois de plus de son obstination. Il posa le pied sur la plate-forme, empli d'une amertume plus forte que jamais.

____Des applaudissements sarcastiques résonnèrent dans la salle qu'il croyait déserte et désertée. La jeune fille aux courts cheveux foncés s'avança, en jetant son mégot presque entièrement consumé sur le sol jonché de déchets.  

____Les yeux fixés sur l'acrobate, elle lui lança:

____-T'es pas supposé être ici.

____Le jeune homme, encore essoufflé de sa bien piètre représentation détourna le regard et leva les yeux au ciel.

____-Je sais.

____Ils restèrent un moment en silence, la jeune fille toisant celui qu'elle était venue chercher.

____Elle brisa le silence d'une voix glaciale après un long moment.

____-Tu es vraiment ridicule.

____L'acrobate appuya sa tête contre le poteau contre lequel il était adossé et ferma les yeux.

____-Je sais.

____-Descend. Immédiatement.

____Cet ordre froid et dur claqua dans la salle, et un nouveau silence s'installa, lourd de reproches, désagréable. Le jeune homme prit un instant, avant de se relever lentement. Il descendit l'échelle de fortune et posa le pied par terre, retrouvant une surface stable, sûre, et ennuyante. Son corps s'était soudainement alourdi, avachit. Ses épaules se courbèrent, la lueur de passion dans ses yeux s'étouffa.

____La jeune femme aux cheveux courts se planta face à lui, et d'un geste rapide et précis, le gifla puissamment. Son regard dur le transperça de part en part, mais l'acrobate ne réagit pas. Dès qu'il avait touché au sol de terre battue, il était redevenu l'être terne et mou qu'il était en temps normal. Il savait que cette séance de fil de fer ne nourrirait son âme que quelques jours, pas plus. Après, il contournerait de nouveau les surveillances et reviendrais refaire son vieux numéro, peu importe les menaces et les conséquences. Il n'avait pas d'autre raison de continuer à vivre, si on lui enlevait sa seule passion, sa seule souffrance coupable, à la fois salvatrice et destructrice. Le funambule allait se consumer de son art, il le savait très bien, et la jeune femme aux cheveux courts aussi. Elle se radoucit un peu, et posa la main sur le poteau de l'installation. D'une voix un peu impressionnée, elle dit;

____-C'est surprenant que ça tienne encore, ce vieux truc. Et c'est impressionnant que tu aies encore le courage et la folie d'y monter.

____L'acrobate aux ailes coupées ne répliqua rien, et se contenta de lui offrir un regard vide. Que pouvait-il répondre à ça?

____Elle jeta à l'être vide un regard las, et l'entraîna vers la sortie, sans dire un mot. Ce n'était pas la première fois que cette scène se produisait, et ce ne serait sans doute pas la dernière. Toutefois, avant de quitter la bâtisse en ruine, elle se retourna et lui demanda, dans une voix où perçait son inquiétude;

____-Tu n'as pas peur de tomber?

____L'acrobate sentit ses lèvres s'étirer dans un sourire cynique.

____-J'y suis tellement habitué, j'en ai oublié comment tomber.

____Lorsqu'il franchit les portes du vieux chapiteau de bois, il compléta en pensée;

«Mais peut-être qu'un jour, j'aurai le courage de m'en souvenir.»
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Isene
Féminin Messages : 375
Localisation : Dans les nuages
MessageSujet: Re: L'équilibriste Ven 31 Jan - 20:42

J'aime ! C'est peut-être simple à dire et peu constructif, mais j'aime !

_________________
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