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Pas de vrai titre...

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Hammond
Masculin Messages : 4
MessageSujet: Pas de vrai titre... Lun 21 Juil - 13:11

Brut de décoffrage...

Une soirée au frais…


Puget Ville, Département du Var, Juin 1996


Je cours. Je cours vite. Plus vite que lui. Mais même s’il me rattrape, ça ne fera aucune différence. La situation lui échappe, dans cette course comme dans la vie. Mais en réalité, n’est il pas en train de gagner? Je feinte en enjambant un mur, c’en est trop. En costume et essoufflé comme il l’est, il ne peut pas rivaliser avec l’endurance de mes quatorze ans, ainsi qu’avec mon jogging (tout avantage est bon à prendre…). Il abandonne en proférant de vagues menaces et repart, dépité. Il va sûrement essayer de sauver la face, et ça va marcher. L’amour filial n’est pas le point fort de ma mère. Il a trop d’emprise. Je dois m’attendre à le sentir passer en rentrant, mais tel est le prix de la flamme intérieure qui me pousse sans cesse à me rebeller…

Il a fallu trouver un endroit où passer une partie de la nuit avant de tenter un retour à la maison. Bien qu’on approche de l’été, les nuits sont encore fraîches dans ce coin du Var…

Après une errance hébétée, et vaguement fier de moi, je me décide finalement à me diriger derrière le gymnase, là où je suis sûr que personne ne me retrouvera. La tension monte de plus en plus à la maison, ça ne va pas durer éternellement…

Je me dis que je suis heureux d’avoir des nouvelles de mon oncle Jean Eric et ma tante Cathy, absents de ma vie depuis tant d’années… J’ai réussi à contacter ma tante suite à une discussion avec un copain qui espérait rejoindre le lycée niçois où elle travaille en tant que secrétaire. Un déclic s’est produit dans mon esprit, une barrière soigneusement installée est tombée brusquement. Après tout pourquoi pas ? Ma vie était une vaste blague et le brusque souvenir de ces personnes qui ont toujours pris soin de nous préserver, mon frère et moi, me provoqua une incompréhensible montée de chaleur intérieure. Je me décidais à l’appeler le surlendemain après avoir consciencieusement dérobé à mon beau père de quoi utiliser la cabine téléphonique.


Le coup de fil en lui-même fut étonnamment simple.

« -    Bonjour, lycée du Parc Impérial.
- Bonjour, je pourrais parler à madame Knecht s’il vous plait.
- Patientez… ».

Et voilà. Grosse surprise, échanges de coordonnées et promesse de se recontacter sous peu. Le changement est en marche…

Je suis heureux qu’il soit question de m’envoyer au lycée du bâtiment de Nice (éternellement appelé Pierre Sola bien que ça n’a jamais été son nom…). Qu’on parle de m’envoyer vivre chez mes grands parents. Et qu’importe si c’est pour se débarrasser de moi, qu’importe si mes résultats scolaires médiocres m’obligent à m’orienter vers une filière professionnelle, le changement est en marche…

Et là, dans l’obscurité, grelottant légèrement, je repense au cheminement improbable mais néanmoins inéluctable qui m’a conduit sur ce goudron de Puget Ville en cette fin de printemps 1996, alors que je viens de réussir mon brevet des collèges…


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Mes plus lointains échos de souvenirs ne sont que de vagues images de moments heureux de ma petite enfance. Je vois un homme avec une masse noire et abondante de cheveux, un gros pull-over en laine, un jean délavé et des chaussures de montagne. Je ne vois pas son visage, certainement l’usure de ce souvenir, comme une photo dont on n’aurait pas assez pris soin. Je sais que c’est mon père, je l’entends m’appeler : « Régis, reviens ici ». Je sais qu’il s’appelle Stéphane, je l’ai probablement entendu dans une conversation entre ma mère et mon grand père. Je sais également qu’il était cuisinier, ça je l’ai lu sur mon carnet de santé.

Je me souviens de ma mère après leur séparation, une femme dont la grande beauté ne parvenait jamais à camoufler totalement la tristesse et l’égarement qui la caractérisent encore aujourd’hui, alors qu’elle doit probablement être à ma recherche dans les rues du village. Ses longs cheveux noirs, ses yeux bleus, son agaçante manie de trier ses cheveux blancs un par un quand elle était stressée…

Je me souviens d’un réveillon de noël ou, contrairement aux deux précédents, je n’étais plus seul en course. Ayant été le premier enfant de ma famille, j’avais pris l’habitude d’être le chouchou et la présence d’un intrus gigotant et braillant dans l’équation avait tout d’une intolérable provocation. Quand je vis qu’en plus il avait un cadeau, un hochet, perdu au milieu de la pièce envahie de jouets à mon intention, je fis une crise de nerfs qui mit plusieurs longues minutes à se résorber.

Je me souviens de jours heureux chez mes grands parents, à harceler mon oncle Jean Eric, frère cadet de ma mère, pour le convaincre de m’emmener faire le tour du pâté de maison sur son cent vingt-cinq…

Toutes ces pensées remontent à la surface tandis que je me déplace pour m’abriter du vent, nostalgique de cette époque déjà lointaine et avec en arrière-plan de mon esprit le coté inéluctable de mon retour chez ma mère qui promet d’être mémorable…


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-2-

Une ombre au tableau


Je n’ai pas de souvenirs clairs de l’arrivée de Sauveur Pernice dans ce tableau qui semblait triste mais serein. Je sais que ma mère l’a rencontré par l’entremise de mon oncle. Elle l’avait accompagné à un de ses cours d’arts martiaux qu’il pratiquait avec une ferveur quasi religieuse. Le professeur était un homme de taille moyenne, d’une corpulence massive au front dégarni et à la voix aussi autoritaire qu’elle savait se faire suave. Leurs regards se croisèrent et je pense qu’en cet instant aucun des protagonistes de cette romantique scénette ne pouvais s’attendre à l’ouragan destructeur qu’allait déclencher l’arrivée de cet homme…

Je me souviens par contre limpidement du moment où ça a commencé. C’est aussi clair pour moi que City Stade où je fais les cent pas.
Aux alentours de l’âge de quatre ans, Sauveur nous emmenait tous les dimanches dans une grande villa sur les hauteurs de Nice où nous retrouvions de nombreuses personnes habillées en blanc qui chantaient en bulgare et effectuaient des mouvements situés entre danse et gymnastique. Nous mangions sur place, végétarien, et récitions des prières, en bulgare également.

Pour mon frère guillaume, depuis longtemps devenu bien plus qu’un simple intrus, et moi, le grand avantage de cet endroit était son immense jardin, très bien entretenu, où de grandes planches de pelouse et un nombre incroyable de noisetiers, d’arbousiers, de cerisiers et autres arbres dont le nom m’échappe devenaient pour nous un terrain de jeu dont les seules limites étaient celles de notre imagination. Nous pouvions passer des journées entières à explorer les moindres recoins accompagnés des enfants des « Frères et Sœurs » de cette « Fraternité ». Ce n’étaient pas toujours les mêmes, la seule constante était notre présence tous les dimanches car Sauveur était chef de chant et accessoirement un des habitants de ce lieu.

Par une après midi ensoleillée comme la région niçoise sait en procurer, nous jouions donc mon frère et moi à un jeu de guerre quelconque lorsque Guillaume se saisit d’une épaisse baguette que je m’empressais de lui arracher. Une des règles de « la Villa » était « pas de bâton à la main », et nous ne songions pas à désobéir… Sauf que mon frère se mit à hurler, faisant accourir ma mère, Sauveur ainsi que les vingt ou trente « Frères et Sœurs » présents ce jour là. J’expliquais la situation à ma mère et tout rentra dans l’ordre à l’exception du regard extrêmement agacé de Sauveur. La journée suivit son cours et les visiteurs finirent par quitter les lieux dans l’atmosphère de gaieté forcée et un peu hystérique qui caractérisait ces « Réunions » du dimanche…

Comme je m’assois sur un des bancs qui bordent le terrain de vélo cross adjacent au gymnase, je suis frappé par la précision chirurgicale avec laquelle les images, les sons, les sensations de la scène qui a suivi me reviennent tout à coup en mémoire.
Le regard de Sauveur changeât du tout au tout alors que le dernier invité eut quitté les lieux. Ses yeux devinrent froids et inexpressifs alors qu’il me saisissait la nuque et m’entraînait d’un pas vif vers une des chambres à coucher. Je tentais chemin faisant de bifurquer vers l’étage où se trouvait ma mère mais sa main était un étau inamovible et je ne me débattis même pas. En réalité, je ne comprenais rien à ce qui se passait. Mais il était clair pour moi que quelque chose n’allait pas et que les minutes qui suivraient ne seraient pas une partie de plaisir… Il me donna une grande gifle au visage pour me jeter sur le lit, enleva une de ses chaussures de costume et là commença ce qu’il nommerait sûrement un « recadrage ». Je me rappelle avoir crié « stop stop stop stop … » alors qu’il frappait sans relâche.

Il se défoulait purement et simplement, c’est clair maintenant. Peu lui importait le bâton ou mon frère, il n’avait pas supporté le fait que nous nous étions fait remarquer, que nous l’avions fait remarquer Lui. Il ne forçait pas ses coups, il ne les retenait pas non plus. Il frappait. Sans s’arrêter. Par moment il avait un regain d’énergie, puis il fatiguait. Une fois qu’il se fut lassé, il finit par remettre sa chaussure et m’ordonner de remonter rejoindre ma mère après m’avoir remis sur pied sans ménagement. Toute tentative d’estimation du temps que cela avait pris serait probablement vaine, mais je pense à posteriori que ça a duré environ cinq minutes. Trois cent secondes. C’est juste interminable.

J’étais groggy, au bord du KO, et surtout un sentiment d’incompréhension m’habitait totalement. J’avais bien déjà reçu une ou deux gifles par le passé, mais rien qui n’approchait de près ou de loin cette folie. Mon monde venait de basculer. J’avais cinq ans.


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-3-

La vie continue...


Mes résultats scolaires ne sont décidément pas terribles cette année. Il est évident que quand on a une soif de découvrir la vie aussi importante que celle dont je fais preuve, on ne peut rester éternellement bridé par sa famille proche, ou définitivement rejeté par ses pairs. Cette année a été vraiment cool, pour la première fois de ma vie. J'ai commencé à sortir, les filles ne sont plus des êtres bizarres à fuir à tout prix, même si ma réussite dans ce domaine devra attendre encore un peu... Forcément, mes notes s'en ressentent mais il souffle depuis quelque temps un vent de liberté sur mon existence. Les difficultés de cette soirée sont un baroud d'honneur, rien ne pourra m'empêcher de quitter cet horrible endroit.

Et tandis que le vent se renforce, je me projette pendant la période ou j'étais à l'école primaire...


L'année de mon entrée en Cours Préparatoire, l'évènement le plus notable fut un emménagement dans les quartiers nord de Nice et l'arrivée de Sauveur à la maison de façon permanente. Les choses étaient déjà claires pour moi, je ne l'aimais pas. Mais à aucun moment mon avis ne fut requis... Évidemment, je n'avais que six ans.

Cet appartement était situé rue Victorien Sardou, ainsi nommée en souvenir du grand père du célèbre chanteur. C'était un petit trois pièces bien situé, la rue était calme, à cent mètres de l'école primaire Saint Barthélémy. Il était traversant et disposait de deux balcons. Les murs étaient peints en blanc, couleur de la Fraternité Blanche Universelle.

Un autre évènement se produisit également en cette belle année 1988: la naissance d'une petite sœur, Myriam. Je l'adorais dès son arrivée à la maison. Son père l'aimait également, ce qu'il ne manquait jamais de nous faire remarquer, à nos dépends bien entendu. Elle allait être différente de nous, élevée dans la « Lumière » de la Fraternité. Elle était sa fille, son bébé. Nous étions des enfants insupportables, mal éduqués et même « malades » selon ses dires...

Je ne peux m'empêcher de donner un coup de poing rageur dans le mur qui me fait face en repensant à tout ça. Il a toujours la même manière de me regarder de haut, avec son petit sourire mesquin, et de dire à ma mère: « mais non, il n'y a aucun problème, il est malade c’est tout... On ne peut pas en vouloir à un malade. ». C'est malin, j'ai la main en sang maintenant... Quelle heure peut-il bien être?

Cette vie de tous les jours était ponctuée par de fréquentes visites chez nos grands-parents dont la famille dépendait grandement financièrement. Le goût de Sauveur pour le travail étant pour ainsi dire anecdotique, il fallait un complément aux allocations familiales pour remplir les placards...

Mes grands parents étaient l'archétype de la famille pied-noir, très affectueux, trop parfois. Ils habitaient à trois cent mètres de notre domicile, ce qui nous permettait de les voir régulièrement. Mon beau-père gardait une distance respectueuse envers eux, particulièrement ma grand-mère dont le tempérament de feu et la tendance naturelle à mettre les pieds dans le plat mettaient sa patience à rude épreuve.

Mon oncle Jean Eric était déjà quelqu'un de très occupé mais tentait une ou deux fois par an de nous emmener quelques jours au ski ou à la mer, mon frère et moi. Devant les refus systématiques, il avait mis au point une technique qui porta ses fruits une ou deux fois: l'opération commando. Il achetait les forfaits à l'avance, prévoyait le matériel et ne venait nous chercher que quelques minutes avant le départ. Il était indispensable qu'il reparte avec nous, si il demandait la veille pour le lendemain Sauveur (par le biais de ma mère, jamais directement...) trouvait quelque chose à nous reprocher et nous étions punis... Ainsi avons-nous découvert les joies de la neige à la station d'Auron et plus tard du kayak dans le Verdon. Mais en règle générale, nous ne faisions rien de nos week-ends.

Si je dois reconnaître un bienfait à la méthode éducative de Sauveur, c'est son efficacité en ce qui concerne les résultats scolaires. Arracher une page entière pour la moindre faute d'orthographe finit par produire un élève qui a vingt sur vingt en dictée. Je me souviendrai toute ma vie que six multipliés par sept font quarante deux, pour l'avoir copié cent fois en toutes lettres. Et la gifle en cas de commentaire déplacé, ce dont j'étais déjà un spécialiste, a tendance à mater rapidement toute velléité de rébellion.

Il est intéressant de noter que quand les sanctions corporelles sont fréquentes et acceptées (bien obligé…) elles deviennent normales pour de jeunes enfants. Les « baffes » devenaient un sujet de plaisanterie avec ma mère et mon frère, dans le genre :
« -    Maman on mange quoi ce soir ?
- Une soupe de baffes et un gratin de fessée. »
Et la petite troupe de rire tous en cœur… Attendrissant

En Cours préparatoire, mon institutrice était une dame qui transpirait la bienveillance. Je dois lui reconnaitre de plus un certain courage, faire répéter l’alphabet à une classe qui comportait de sacrés loustics (comme toutes les classes du monde, je présume…) ne devait rien avoir d’une sinécure. J’étais néanmoins doué pour parler depuis ma plus tendre enfance, au point d’être surnommé « moulin à paroles » par ma mère. Cet amour des mots s’est tout de suite transposé à la lecture, et je n’ai jamais cessé depuis de lire à un rythme effrayant. J’étais alors un bon élève quoique bavard et, comme mon grand père l’entendrait plus tard de la bouche du directeur de l’époque, « à la limite de la propreté ».



Mon année de CE1 fut d’une toute autre nature. Ma nouvelle maitresse était une jeune diplômée pleine de principes vraiment rigides. Ma nature extrêmement vive, mes bavardages incessants et mon coté précocement rebelle m’ont valu un séjour chez la psychologue scolaire, qui, bien loin de déceler des problèmes à la maison, convoqua ma mère pour la complimenter sur l’intelligence et la vivacité d’esprit de son petit garçon, ce qui la rendit très fière de moi. Autant pour l’institutrice !

Sauveur travaillait à cette époque, un soir par semaine, sur la commune de St Paul de Vence comme gardien de nuit dans une grande entreprise informatique. C’était généralement le samedi soir, ce qui impliquait qu’il dormait une bonne partie du dimanche. Toute l’énergie accumulée par deux enfants de sept et cinq ans durant la semaine, ou nous devions nous tenir à carreau, Sauveur oblige, était alors relâchée en l’espace d’une soirée. Et ma pauvre mère devenait « chèvre », selon ses propres termes…

Je ne peux m’empêcher de sourire en repensant à cette période. C’était finalement un temps heureux, à sa manière.

En parallèle mon frère Guillaume fut officiellement promu esclave de ma sœur, celle ci ayant toute petite manifesté une agaçante habitude, celle de toucher le lobe de l'oreille de celui qui était à coté d'elle. Dès qu'elle en manifestait l'envie, il devait interrompre son activité en cours pour rester immobile pendant qu'elle lui touchait l'oreille, plus d'une heure parfois. Sauveur avait bien tenté de me forcer à en faire de même, mais je n’arrivais jamais à rester sans bouger un long moment, et je n’hésitais pas à faire des expériences sur ma pauvre sœur, par exemple la pincer pour la faire pleurer puis la consoler en la prenant dans mes bras. Plusieurs fois de suite, et pas très discrètement… Après m’avoir corrigé deux ou trois fois, mon cher beau-père en arriva naturellement à la conclusion qu’il valait mieux utiliser mon frère, bien plus introverti et docile.

A la fin de mon année de CE2 nous déménageâmes une nouvelle fois pour aller le temps d'un été habiter à Castagniers, sur les hauteurs de Nice, dans une maison plus grande et dotée d'un jardin. Cette habitation nous était louée par des amis de la Fraternité.



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Castagniers est un petit village situé à une dizaine de kilomètres de Nice. Ce n'est pas un endroit très touristique, son principal avantage est d'avoir un accès direct sur la route de Grenoble et ses zones commerciales immenses. Notre nouveau logis était le rez-de-chaussée d’une jolie villa dont les travaux étaient toujours en cours avec un jardin en planches assez typique des collines proches de Nice.

Notre venue était une vraie expérience pour moi, les deux filles de notre propriétaire, Jeannie, étant grosso modo de mon âge et très mignonnes…
Cet été là, entre le CE2 et le CM1, Mon cher beau père perdit sa mère.

Mme Pernice était une dame âgée, aveugle et d’une immense dignité. Elle parlait avec l’autorité des ans et la gentillesse typique des familles pied-noir (si la population sicilienne émigrée en Tunisie peut être qualifiée comme tel…). Elle adorait son benjamin, et il le lui rendait totalement.

Sauveur était anéanti d’avoir perdu celle qui lui avait donné le jour. Il en parlait sans arrêt, ne se souciait de rien d’autre (bien entendu, puisque le travail ne le rongeait pas…) et semblait vraiment affecté.

La famille Pernice ressemblait, pour ce que j’en savais, étant clairement considéré comme un intrus, à la typique famille sicilienne, bosseuse et immigrée. Le père de Sauveur était un individu travailleur, droit et très dur envers sa famille. Il nous le décrivait comme un individu qui « une seule fois avait eu besoin de lever la main sur lui ». La simple menace l’avait forcé à se réfugier sous un lit, puis à réfléchir sur son méfait. Preuve en était, selon ses dires, qu’il était un enfant bien plus docile que moi, qui avais besoin de corrections constantes pour être remis dans le « droit chemin ».

En ce qui me concerne, ça démontre surtout qu’il aurait bien eu besoin d’un exemple de virilité… Imposer sa loi à une bonne femme en recherche de mysticisme est une chose… Mais ce n’est pas le propos.

La date de l’enterrement lui fut communiquée quelques jours en avance, comme de bien entendu. Il était évident, même pour un gosse de 8 ans, qu’il le vivait super mal. Il tournait en rond sans arrêt, maugréait, puis finalement prit une décision. Il irait avec sa femme et sa fille, pas de pièces rapportées. Nous irions chez nos grands parents pendant deux jours. Mais ça ne suffirait pas…

Alors que je rentrais d’une matinée passée dans le jardin avec Laura et Cathy, les susnommées filles de Jeannie, je me retrouvais face à Sauveur et ma mère. Il avait le regard décidé, elle baissait les yeux… Mon frère était là aussi, il semblait amorphe, comme souvent. Ma mère déclara :

« -   Bon, on va partir deux jours dans le Var pour l’enterrement de mémé Pernice, vous allez rester chez pépé et mamie. Je compte sur vous pour être sages et bien faire vos devoirs de vacances.

- Tu rigoles ? A quel moment est ce qu’ils sont restés chez tes parents sans revenir insolents ? Je vais leur laisser des devoirs en plus, et comme je n’aurai pas le temps en rentrant, ils doivent être punis. Maintenant. » dit Sauveur.

Ayant depuis longtemps compris que toute résistance ne pouvait entrainer qu’une violence accrue et de longues diatribes encore plus insupportables que la douleur, j’acquiesçais.

Dès que nous avons été en âge d’avoir notre propre lit, nous avions la détestable coutume de sauter dessus dès que nous en avions l’occasion, ce qui a terme provoque la chute des lattes du sommier. Ces mêmes lattes deviennent par là même un excellent outil de correction corporelle : 90 centimètres de bois fin qui donnent une excellente amplitude de mouvement. Sauveur ne manquait jamais d’en avoir une à portée de main… C’était effectivement le cas ce jour là.

Nous quittâmes la pièce, Sauveur, Guillaume et moi, pour passer dans la chambre attenante, la notre en fait. Là, Sauveur commença à se monter la tête en se demandant quel nombre de coups suffiraient à laver l’affront à venir… N’arrivant pas à décider, notre insolence pouvant d’après lui se montrer sans limite, il arrêta un chiffre arbitraire. Cent.

Cela se passa presque dans la détente. Dix séries de dix, comptées par mon frère. Evidemment, au bout d’un moment ça commence à chauffer un minimum, donc je ne pus retenir quelques cris, encore des « stop, stop, stop… ». C’était toujours ce qui me venait dans ces moments là. Mon frère dans le fond de la pièce semblait partagé entre la concentration pour ne pas perdre le compte, le soulagement de ne pas être le premier à passer et un vague dégoût, mais lointain…

Une fois le compte atteint, Sauveur commençait à fatiguer. Il ne faisait plus de sport depuis un moment et cette activité devait être harassante, pour ludique qu’elle ait pu lui paraître. Il en fit donc grâce à mon frère, ce que je trouvais passablement injuste. J’étais certes l’ainé, mais l’ « insolence » était notre lot à tous les deux.
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